Demain c’était Dimanche
Demain c’était Dimanche: Genèse d’un film
Le cœur de ce travail, c’est le portrait d’un homme, Dominique, âgé de 64 ans à l’époque. C’est en répondant à une annonce pour un emploi saisonnier que je me suis retrouvée, au mois d’août 2007, dans une villa du Cap-Ferret. Ayant répondu à l’aveugle, et n’ayant rencontré que très brièvement sa mère, je n’avais aucune idée précise de qui était Dominique : sur le papier, le travail consiste à « l’occuper », l’emmener se baigner et jouer aux cartes. J’accepte sans rien savoir de plus précis et m’engage à passer un mois dans la famille. Une fois sur place, je me rends rapidement compte que le travail va bien au-delà, et qu’il s’agit concrètement de le seconder dans tous les gestes du quotidien, du lever au coucher, et ce en continu durant un mois. Ce premier mois passé, un rapport de confiance s’établit avec la famille et je serai réengagée pour plusieurs années.
Dominique avait perdu la mémoire ainsi que la majeure partie de son autonomie suite à un violent traumatisme crânien. Il ne voyait ni n’entendait quasiment rien et ses capacités motrices étaient extrêmement réduites. Ayant perdu sa capacité de mémoire immédiate, il n’enregistrait les informations que dans un temps extrêmement court. Chaque cycle ne durait que quelques minutes. Il était donc très rare qu’il sache où il se trouvait et surtout avec qui, isolé d’une réalité dont les manifestations étaient pour lui approximatives et peu rassurantes. Concrètement, il avait un véritable « trou » dans le cerveau, ce qui en faisait, aux dires du corps médical, un miraculé. Un trou dans lequel tout retombait toujours, entraînant un perpétuel départ à zéro. Les lésions irréversibles liées à son accident conditionnaient donc son quotidien, de sa pensée à ses gestes. Ses souvenirs, très peu nombreux, concernaient la période d’avant son accident et se résumaient à quelques vagues adresses et aux noms des membres de sa famille proche. Le reste, il l’ignorait.
Le mystère de ce personnage tenait d’une part à cette coupure totale d’avec une certaine réalité (il ignorait jusqu’à la planète sur laquelle nous vivons), et d’autre part, à la manière fascinante dont il évoluait dans la sienne. Son monde était à la fois très concret: il réagissait de façon instinctive à des besoins basiques (n’avoir ni trop chaud, ni trop froid, ni trop faim) mais dans le même temps, il avait cette capacité à broder indéfiniment sur n’importe quel sujet lorsque, face au néant qui trônait en lieu et place de sa mémoire, il se mettait à inventer des récits épatants. Il n’avait aucune conscience de sa condition et ne liait pas ses difficultés à quelque chose de précis. C’est donc d’une façon très spontanée qu’il tentait de les dépasser et la plupart du temps, il agissait et attendait que l’on agisse comme si tout était normal.
Sa gestuelle était lente, méticuleuse, souvent maladroite. Son caractère, énigmatique, protéiforme et changeant. Il avait une façon de s’exprimer très particulière, un timbre grave et un ton soutenu avec lesquels il pouvait user, selon l’humeur du moment, d’autorité, de galanterie ou d’humour. Il pouvait passer en un rien de temps d’une attitude très calme (voire complètement absente), adoptant des attitudes parfaitement naïves, que l’on pourrait associer spontanément au monde de l’enfance, ou à celui d’un autiste (il pouvait passer des heures à compter, en frappant en rythme sur ses jambes), à un comportement impatient, parfois colérique voire agressif, et son physique imposant pouvait rendre la situation déstabilisante à quiconque n’aurait pas été familier du personnage. Mais le plus fascinant restera cependant les moments au cours desquels son esprit sans brides l’emportait dans des récits déconcertants, imprégnés d’une forme de beauté poétique dont je m’étonnais toujours et qui me ravissaient.
Dominique était donc une personne tout à fait singulière, évoluant dans un monde où cohabitaient tragique et merveilleux. Télescopée au beau milieu de cet espace, j’ai pu en expérimenter le côté cauchemardesque, mais j’y ai surtout trouvé une matière extrêmement rare, complexe, vivante, qui ferait toute la sève des images qui allaient naître. La nécessité d’une présence constante auprès de cet homme et l’extrême proximité que cela engendrait m’ont permis d’observer ce monde dans les moindres détails et ainsi de réaliser cette expérience qui m’apparaissait alors unique (et donc précieuse), et d’en extraire la beauté qui me ferait supporter l’insupportable. C’est dans cette expérience ambivalente (accompagner et filmer) que le personnage de Dominique a pu se dessiner, avec tout le détachement de celui qui n’a pas conscience d’être un sujet photographié/filmé.
Sur six années de travail auprès de Dominique, je l’ai photographié les quatre premières. Ce n’est qu’au cours de la cinquième année que j’ai commencé à filmer. Alors que le travail photographique devenait de plus en plus conséquent, je me suis rendue compte que ce qui faisait en grande partie la singularité du personnage et la particularité de notre relation ne pouvait pas s’y lire. Il fallait apporter aux images une autre dimension, celle de l’image en mouvement qui amènerait à voir autrement. C’est à ce moment-là que les limites du medium photographique se sont clairement faites sentir et que le passage à la vidéo s’est imposé. Au-delà de l’ambiance sonore associée au quotidien, la vidéo m’a donné accès à l’amplitude de toute une gestuelle (ce mélange de maladresse et d’extrême minutie), et ainsi de mettre en lumière ce qui fondait mon expérience avec Dominique : cette ambivalence entre d’une part la lenteur, la lourdeur et l’ennui qui constituaient une grande partie de nos journées et d’autre part, les pépites qui naissaient de cette situation.
Je parvenais ainsi à ne plus fixer Dominique dans le seul aspect tragique de sa situation, ce qui rendrait à cette réalité sa densité réelle.
Il me semble évident aujourd’hui que deux éléments fondamentaux me portaient à travers la réalisation de ce portrait, bien au-delà de ma fascination pour le corps et sa plastique.
Tout d’abord, l’idée de mémoire, et de cette phobie du temps qui passe, avec comme corollaire la volonté de tout inscrire (ou du moins ce qui compte), d’autant plus pressante que, dans cette relation, rien ne pouvait s’inscrire ailleurs que dans ma seule mémoire. Nous étions deux, mais j’étais la seule à enregistrer, dans tous les sens du terme. Il ne savait pas qui j’étais, encore moins ce que nous étions en train de vivre, il ne l’a d’ailleurs jamais su. Nous avions une mémoire pour deux.
Viennent ensuite les idées d’obscurité, de nuit qui sont de toute évidence intimement liées à la perte de mémoire et à sa situation d’handicap. Son champ de vision extrêmement réduit et sa surdité le plongeaient continuellement dans un vide de repères, à quoi il faut ajouter une mobilité extrêmement instable, qui le plongeaient dans une nuit où il avançait à tâtons, et qui, malgré ma présence à ses côtés, provoquait un état de grande angoisse. Lorsque l’on sait que la nuit est une des peurs les plus anciennes de l’humanité, il est difficile de ne pas se mettre à la place de ce homme qui vit continuellement dans une obscurité où tout est épreuve.