Par Ouï-dire - La Première, RTBF -
Par Thierry Génicot, avec America Para Smart
Retranscription de l’émission de radio réalisée dans le cadre de l’exposition « Photographie, arme de classe »
Musée de la photographie à Charleroi
Luna #1
America Para Smart : On va dire les mots glauque, particulier, bizarre, étrange et en même temps différent, parce qu’il y a une esthétique qui est chaleureuse. Donc on a cette opposition entre le sujet qui paraît bizarre, qui peut mettre mal à l’aise, et en même temps une chaleur qui émane des photographies.
Quand j’ai vu la première fois la série, je n’ai pas pu m’empêcher, c’est typique d’une historienne de l’art, de faire des rapprochements. Et les deux rapprochements qui me sont directement venus à l’esprit, c’est Diane Arbus et c’est Dolorès Marat. Alors bien sûr Arbus pour ce côté d’aller chercher chez les gens quelque chose qui est original, l’originalité, je ne dirais pas le monstre, mais juste quelqu’un d’original par sa manière d’être et ici de le mettre encore plus en avant par la mise en scène, c’est-à-dire le décor arrière, le contexte dans lequel elle les photographie. Et Dolorès Marat, par l’utilisation du flou, par le contraste des couleurs. Et c’est un univers aussi qu’a Dolorès Marat de photographier la nuit des choses qui l’attire visuellement et qui est aussi dans un univers très étrange et très glauque. Par moments, par photographie. Je me sens proche quand je vois les photographies de Sandrine Lopez, de ces deux photographes-là.
Sandrine Lopez : Qu’y a-t-il au commencement de nos actes, à la source de nos pensées, de nos émotions, de nos sentiments ? Qu’est-ce qui est au commencement d’un amour, d’un rêve ? Qu’est-ce qui est à la source d’une pulsion, d’un cri, d’une angoisse ? . Je pense que c’est tout ce qui est à l’origine de ce que je ne comprends pas. La science peut expliquer plein de choses, puis il y a une espèce de butoir au-delà duquel on ne peut plus rien dire, et ça, ça se passe dans le « cosmos »,on va dire, et ça se passe aussi dans le corps. Et cette idée de toute une psychologie qui est quand même assez autonome, (en fait, on ne maîtrise pas grand-chose dans, justement, la source de nos décisions, de nos pulsions) et cet espèce de flou autour de cette grande question du commencement, c’est quelque chose qui m’anime. J’aime voguer dans ce mystère-là. Je ne cherche pas des réponses, mais je cherche vraiment à faire ce trajet des saumons, cette idée qu’ils ont ce message en eux, qu’il faut remonter à la source, à l’origine. Je trouve ça dingue que ce message soit inscrit dans les corps de ces poissons. Qu’est-ce qui est inscrit dans le nôtre ? Ça, je n’en sais rien. Mais le jeu de la fiction de remonter le fil est un jeu qui me plaît énormément.
America Para Smart : Alors on a une double image d’une femme qui expose son ventre de femme enceinte, qui est nue, qui a une sonde au niveau du vagin. Donc on la sent prête à accoucher dans un univers assez sombre. On devine l’hôpital, mais l’hôpital est absent. On le devine uniquement par ce qu’elle porte, une chemise hospitalière, on va dire ça comme ça, on reconnaît l’hôpital, mais le reste de l’univers est plongé dans le noir le plus complet, donc c’est plutôt l’hôpital des films d’horreur. Et elle (Sandrine Lopez) a posé cette photographie, où cette femme expose son ventre, à côté d’une autre photographie un peu floue avec une série de un, deux, trois, quatre, cinq porcs.
Sandrine Lopez : C’est un animal que j’ai côtoyé depuis que je suis petite, puisque j’ai passé beaucoup de temps dans une ferme qui appartenait à des membres de ma famille. J’avais très peur des porcs. L’idée était de me confronter à cet animal que je trouve très intrigant. Et puis la seconde image, c’est une image de femme enceinte qui est sur le point de subir une césarienne. J’ai passé beaucoup de temps dans les maternités pour photographier ce moment-là, avec quelques idées précises en tête. Dans les accouchements classiques, il y a toujours cet équipement autour du ventre, avec des ventouses, des fils, etc. Le fait de passer en salle d’opération fait que tout ceci est retiré. Donc j’avais pour la première fois un ventre de femme enceinte on va dire « nu » avec un éclairage que j’aime beaucoup dans les hôpitaux, puisque c’est un spot qui vient sur le ventre. Et donc l’association de ces deux images donne pour moi un effet très troublant de cet arrondi, de cette peau et de la lumière qui tombe sur cette peau. Et je voulais aussi mettre cette tension : qu’est-ce qui nous sépare des animaux ? Qu’est-ce qui nous en rapproche ? Quelle est la distance, en fait, entre ces deux espèces que sont l’être humain et l’animal ? Donc, à intervalles réguliers, j’essaie de poser cette question en faisant des photographies de certains animaux qui étaient là dans mon imaginaire. Et s’ils sont là, je pense que c’est parce que ça véhicule beaucoup de questions. Le cheval, le porc, le loup, le serpent. Tous ces animaux sont fort utilisés aussi dans l’imagerie depuis des siècles, depuis l’origine même de l’art, avec cette idée du serpent, par exemple, qu’on voit beaucoup. C’est cet imaginaire et cette tension que j’essaie de provoquer dans cette idée du diptyque.
Thierry Génicot : Mais avez-vous constaté, America Para Smart, que nous sommes dans un univers du corps avec son handicap, ses brûlures ou ses amputations ?
America Para Smart : Oui, pour certaines photographies. Par contre, pour d’autres, nous sommes dans un portrait classique. Ou plutôt des scènes qui nous semblent classiques, mais qui, regardées par Sandrine Lopez, paraissent venir d’un monde étrange, on pourrait dire d’une série d’horreur. Je vois bien ça dans les séries américaines qu’on trouve actuellement. Chercher l’étrangeté, mais en même temps chercher l’humanité et la chaleur qui peut se dégager de cette étrangeté. Parce qu’un corps d’une femme qui se réveille dans un lit, il n’y a rien de bizarre, rien sur son corps, il n’y a aucune trace « d’anormalité ». Pourtant, la manière dont elle est photographiée crée une histoire, une angoisse, quelque chose qui se passe et qui est de l’ordre du cauchemar, de l’irréel. Tout comme le chien qu’elle photographie, un chien blanc sur un fond assez sombre. On devine qu’elle a pris la photographie de nuit, mais le flou du temps de pose fait qu’on ne sait pas si c’est un loup-garou ou un loup tout simplement. Et pourtant, c’est un chien blanc. Donc vous voyez, je pense qu’elle est très proche de Diane Arbus de se dire: « tiens, nous sommes dans un univers où tout peut être anormal ». Il n’y a pas de normalité qui existe, et c’est la manière dont on va photographier et amener l’image qui apporte ce côté étrange. Parce qu’une femme avec un serpent, oui, somme toute voilà ... mais dans l’univers de Sandrine Lopez, c’est sorti d’un cauchemar. Une femme avec un serpent, ça peut être photographié de manière très sensuelle, très érotique. Chez elle, c’est un univers plutôt de cauchemar, de nightmare, comme diraient les Américains.
Sandrine Lopez : On pourrait croire que c’est juste l’envie de photographier la blessure de manière générale, mais en fait non, c’est certaines blessures. J’ai listé les profils que je désirais, c’est parti de quelque chose de très concret. Il y a ce terme très large de « blessure », mais qui s’est traduit dans le réel par un bout de papier et une inscription sur une liste qui commençait par un grand brûlé. Ensuite venait un amputé, et en troisième position, je crois que j’avais mis un « bec-de-lièvre » que je trouve être une cicatrice très belle et très intrigante. Être face à un brûlé, ça me… je me retrouve dans la position que j’aime amener, c’est la position de la fascination, c’est-à-dire cette espèce de tension entre… j’ai une attraction folle pour ce physique, je ne peux m’empêcher de le regarder et pourtant, il y a une terreur qui pointe en dessous. Mais ce mélange est très très fort en fait, et j’ai toujours aimé cette sensation. On en croise dans les transports en commun, dans la rue, des gens brûlés à différents niveaux d’intensité, et il y a toujours un trouble. Ce trouble-là, je voulais travailler dessus. Donc, une fois ce mot inscrit sur cette liste, il y a ce moment où l’on sait qu’à un moment donné, on va rencontrer cette personne. Et on peut rencontrer trois, quatre brûlés, ça va pas être cette personne-là, et tout d’un coup on sait que c’est la bonne personne. Et ça s’est produit à deux reprises. Une fois dans un tram où j’ai rencontré les deux frères qu’on voit là (sur le mur d’exposition) et la troisième personne, c’est un portrait isolé, c’est un monsieur seul. Cette personne, je l’ai rencontrée dans les bois, dans un parc à Bruxelles.
America Para Smart : Elle cherche aussi l’humanité dans l’horreur avec ce jeune garçon qui est complètement brûlé, en tout cas à quatre-vingts pour cent brûlé. Mais en même temps, il se dégage de son regard une humanité et une tendresse où on voit bien qu’il ne s’agit pas ici de photographier un monstre, mais bien un être humain.
Sandrine Lopez : Il y a toujours le premier degré « pourquoi ce travail ? », c’est vraiment des questions d’esthétique, une puissance. Mais il y a derrière de plus en plus de couches qui se révèlent. Et je pense que cette brûlure, enfin cette blessure- là qu’est la brûlure ... je ne sais pas, il y a un imaginaire collé à la flamme, à l’épreuve du feu : savoir qu’un être a traversé ça ! Et puis la peau, c’est quand même cette première interface. La chose qu’on voit en premier, c’est la peau, en fait. Et cette brûlure, qui est ici sur de grandes surfaces, c’est une blessure qui recouvre beaucoup et c’est une blessure qui abîme énormément. Et ce qui me fascine aussi, c’est quand j’ai demandé par exemple à mon premier modèle, un des plus jeunes, de retirer son t-shirt, pour moi s’est révélé un véritable paysage. Parce qu’on a parlé des animaux, mais il y a aussi du paysage dans mon travail. Et cette proximité aussi entre un corps blessé et un paysage, une montagne, ça aussi, ça me bouleverse. Cette proximité entre une chaîne de montagne vue de haut et un corps, on est dans une mappemonde : on pourrait voyager dans cette brûlure comme dans une carte topographique.
Je pense que la première motivation, et c’est ce qu’on disait au début de l’entretien, on ne la connaît pas. On ne sait pas si, dans l’enfance, on a croisé un brûlé et que ça nous a marqué au point que ça s’inscrive quelque part et que ça agisse. Quand on en voit, ça réactive ce souvenir. Alors, est-ce que j’ai eu peur ? Est-ce que j’ai été séduite ? On a beau mettre tout ce qu’on veut comme mot sur le pourquoi d’un geste, il y a un moment donné où ça bloque. Et c’est ce mystère-là qui fait naître les images.
Il y a aussi tout ce qui est lié aux gueules cassées. Je pense que cette destruction du visage, au-delà du fait que ce soit très impressionnant parce qu’on a cet imaginaire de la blessure et de la souffrance subie, je pense aussi que ça ramène à l’animalité: les mâchoires déformées, etc., c’est une partie de la plastique humaine qui est détruite et qui l’amène à l’animal, et aussi à la figure du monstrueux qui est un thème que je chéris parce que ça ouvre des portes incroyables. Je crois que monstruosité, bestialité, etc., tout ça forme un bloc dans lequel j’aime évoluer, toujours en gardant comme pivot la figure humaine. Je ne sais plus le nom de cette femme qui avait créé pour les gueules cassées des masques magnifiques où elle se basait sur le début du visage pour sculpter une fin de visage, pour leur redonner cette interface et ne pas être dans la figure du monstre jusqu’à la fin de leurs jours. Je trouvais ça très très beau. Et à la fois, dans ce processus de transformation, aussi, dans le processus « esthétique », dans cette surcharge de volonté de perfection et de vie éternelle, on est en train aussi de vouloir tout lisser, de vouloir atteindre une espèce de perfection, on accepte mal les rides, la vieillesse, la blessure. Je pense que c’est en s’éloignant de cette réalité du monstrueux et de la difformité, on s’éloigne de notre capacité à accepter, à accepter que la vie nous marque dans un sens accidentel comme dans un processus tout à fait naturel, qui est celui de vieillir. Alors oui, je comprends fondamentalement ces peurs, elles sont les miennes aussi. Mais si on veut des armes pour vieillir un peu paisiblement, il faut aussi accepter que le temps nous marque. Et je pense que faire des détours par « la très grande marque », ça permet aussi d’accepter l’action du temps sur nos visages, sur les visages qui ne sont pas forcément marqués par l’accident, mais qui à chaque seconde s’abîme. Oui, il y a tout ça qui rentre en jeu. Je pense aussi que la brûlure, et le fait qu’elle enlève aussi le relief, qu’elle enlève parfois des nez, des oreilles, nous amène au visage qui est en dessous de la peau, c’est-à-dire le crâne. Et moins y a de relief, plus on est proche. Je pensais à un des modèles, un des frères qui n’avait à l’époque pas de nez ni d’oreille. Il y avait ces espèces de fentes (à la place du nez) qui sont typiques en fait de la forme d’un squelette et je pense que d’avoir ces deux fentes et ces deux yeux noirs, ça nous ramène aussi au-dessous, à ce qu’elle couvre cette peau et ce qu’elle nous empêche de voir tous les jours, c’est à dire la fin. Ce qu’on va devenir au bout du compte, c’est à dire une tête de mort, un squelette.
Je pense qu’il y a des dizaines d’autres couches, certaines que je peux formuler parce que j’aime que mes images fassent des vagues, et je parle pour moi. Après les vagues, elles appartiennent à chacun.