Visite à Claude Louis COMBET
Dans le long périple qui me mène d’une ville à l’autre à la rencontre des amoureux de Rustin, je suis allée en France la semaine passée pour filmer une lecture de textes par leur auteur, un écrivain qui a su comme rarement évoquer la beauté des êtres sortis de l’imaginaire du peintre. Ce qui devait être une simple lecture s’est transformé en une sorte de leçon d’amour.
Je suis accueillie par un couple. La femme est malade, elle est ailleurs, dans un espace auquel personne n’a accès. Ça n’était bien sûr pas prévu, mais nous avons décidé de poursuivre la rencontre. Elle a assisté aux lectures, le regard dans un vide plein d’on ne sait quoi, le visage stoïque, les yeux perdus. Elle revenait parfois vers nous, vers lui, avec un mot, une phrase et puis quelque chose soudain s’éteignait. A la fin de la lecture, je devais réaliser le portrait de l’écrivain, je demande à sa femme si elle veut poser avec lui. Elle accepte et se prête au jeu, ce que je saisis me touche, ce couple est beau, ils sont vulnérables, ils s’aiment. Après quelques clichés elle demande soudain si elle peut proposer sa mise en scène. Je suis surprise, et c’est à mon tour de me plier à son jeu.
Elle m’a emmené là où je ne serais jamais allée sans elle.
Je partais à ce rendez-vous dans le but de parler de Rustin, du tragique, du couple et de l’amour. Recueillir une parole et des images. Tourner mon film. Ce qui s’est passé là-bas ne sera bien sûr pas dans le film, mais j’espère qu’à travers récits et images, on comprendra mieux ce qu’est l’œuvre de Rustin, car tout ce que j’ai vu et senti dans ce petit appartement se trouve concentré en son sein : la lumière intransigeante, le réel cru, la fatigue et l’éclat du couple qui a traversé le temps, immergé dans un destin tragique. Ce qui devait être l’interview d’un amoureux de Rustin s’est transformé en un portrait d’amoureux, quand le temps a décidé de tout emporter, la mémoire, la présence, la raison, tout, mais pas l’amour. C’est un privilège immense qui tombe d’on ne sait où, et que l’on capture on ne sait comment. Ce que je sais, c’est que j’ai senti le lien qui pouvait unir deux êtres ancrés dans un réel sans pitié. J’ai pu voir l’amour qui dit oui au pire, qui dit oui à l’être qui s’en va, un homme qui se démène pour le rappeler à lui, à eux, à la dimension auquel il voulait qu’elle appartienne encore un peu, juste le temps qu’il la rejoigne dans cet espace qui demeure une énigme, mais qui est peut-être plus habitable que la raison, qui sait.
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