Moshé

Par Christophe Van Rossom

Ceci n’est pas un ensemble de photographies. 

Allons plus loin : cela est bien autre chose et bien davantage qu’un projet particulier. Moshé ne montre pas, ne raconte rien, n’affirme à aucun moment. C’est une expérience, une ascèse, un tâtonnement dans la nuit des mondes. Moshé serait peut-être cela : une interrogation réitérée sans relâche. Un regard cillant, entre curiosité et terreur, sur les abîmes de l’être. Mais, non moins : sur la puissance sans nom de ce qui le tient debout devant nous, chair et esprit. Terriblement nu, tragiquement fragile. Mais cependant là, intensément, en dépit des troubles, des épreuves, des catastrophes et des regards.

Le corps, bien sûr, est omniprésent. Mais ce corps-là déborde ses seuls contours et ne se manifeste à nous qu’à la façon d’un feu frêle qui ne cesse d’éclairer ce surcroît que les anciennes religions nommaient âme. Ce corps, presque rien ne le justifie. Tout semble indiquer que le poids du Monde et de l’Histoire aurait pu, pourrait, à chaque seconde l’écraser et le réduire à rien. Nous n’avons en rien encore commencé d’esquisser ce que sont l’âme et le corps. Nous vivons de vieilles rentes qu’invalide souvent le savoir qui s’élabore aujourd’hui. Cette captation de la lumière et des ombres que permet un appareil photographique est peut-être à même de nous aider à moins rêver pauvrement.

Je parcours les images et je ne vois pas les visages et les mains, les pieds ou le torse. Je ne parviens pas à y identifier un vieillard ou une femme alitée. Le blanc de la salle de bain m’apparaît davantage que la baignoire, et le corps plongé dans l’eau, qui peut sembler un instant comme avalé par elle, ne me paraît pas clairement faire signe vers la disparition. L’eau est trop transparente. L’évidence ment. L’évidence n’a qu’une fonction : creuser.

Et puis il y a les mots que trace ce corps.

Je ne parle pas, singulièrement, de leur contenu. Je n’évoque pas non plus la relation dont ils constituent le témoignage et qui peuvent déranger. Les liens ne sont pas la corde. Je ne veux pas aller trop vite. Rien ici, au surplus, n’y invite. Peut-être la démarche de Sandrine Lopez, du reste, n’est-elle que de nous rappeler à quel point voir est malaisé et combien myopes sinon aveugles sont nos yeux. Voir suppose vivre, c’est-à-dire errer, progresser sans certitude absolue, et répéter les gestes les plus simples, comme recommencer à jamais le premier regard. Sandrine Lopez a déjà pris la mesure que la saisie du plus petit détail signifiant relève du miracle, de sorte que son travail s’apparente bien davantage à de la spéculation qu’à de la monstration.

Je ne parle donc pas de ce que semble dévoiler les images, mais bien de ce qu’en filigrane elles laissent deviner. Car que sont ce corps aussi bien que ces mots tracés, ces billets, ces phrases méditatives ? Rien moins que vent vide ou occasions – mais, je crois, bien au contraire, l’énergie même qui signe toute présence au monde vraie. 

Quelques clichés, particulièrement, arrachent l’être à ce que l’on nommait, dans la philosophie médiévale, la quiddité pour nous le révéler dans toute son énigmatique eccéité. Il n’est pas incertain que l’art ne puisse se définir de la sorte, même lorsqu’il n’a pas encore accédé à la pleine conscience de ses possibilités comme de ses exigences.

Je ne crois pas, par conséquent, que le noir et blanc vise à quelque formalisme que ce soit, pas davantage d’ailleurs qu’il ne cherche à garantir une distance sécurisante. Je ne crois pas que Sandrine désire rejoindre le rang des métaphysiciens de l’absence ou des archanges du nihil. Son humilité, son intégrité et son intelligence la prémunissent de ce danger. Qui interroge autant, n’a pas vocation à la théologie. Qui va là où cela suscite un accroissement des questions, sait qu’il n’est de vérité que dans le chemin incertain. Il n’est ni terre ferme ni routes balisées, mais au moins peut-on aménager le désert de nos spéculations et en faire de la sorte un lieu un peu moins inhospitalier et irrespirable.

Le corps, la chair, le visage, et l’encre sur le papier (cette dernière étant voix aussi), donc. Mais non dans une perspective intimiste ou introspective comme on pourrait l’imaginer. Moshé est un traité qui tient à la fois de la confession négative et de l’essai conjectural. Son propos, s’il en est un manifeste, est une invitation à considérer ce qui a force improbable d’opposition au néant absolu ou à ce cauchemar répété que nous appelons l’Histoire. La position d’une main grêle, la courbe de paupières ridées, le profil de tel être singulier que nous montre Sandrine Lopez sont rien moins que dérisoires. Car ce n’est pas Moshé qu’ils nous dévoilent, mais elle-même et nous-mêmes, corps et âme. Nos failles et nos fêlures, si nombreuses, si évidentes mais plus assurément encore l’éclair inexplicable qui nous porte et nous tient debout en dépit du Temps qui obscurcit et de la Mort qui nous allaite en permanence.

Christophe Van Rossom,

Février 2012.