ARKHÊ
Par Sandrine Lopez
Je devais avoir sept ou huit ans. J’étais avec mon grand frère. Je me souviens, de façon très claire, de ce que nous faisions : allongés, les yeux rivés au plafond, nous commencions :
« Là, nous sommes sur le lit.
Le lit est dans la chambre.
La chambre est dans la maison.
La maison est dans la ville.
La ville est dans le pays.
Le pays est sur la terre.
La terre est dans l’espace.
L’ espace est dans l’univers.
Mais l’univers, il est dans quoi ? »
Des années plus tard, je tiens dans les mains l’Évangile de Jean. Le commentaire du prologue retient toute mon attention. On y parle de commencement, de source, d’archanges, de racines. Les questions sont percutantes.
Quel était notre visage avant notre naissance ? Certains se poseront alors la question : mais qu’y avait-il avant ce commencement, « car de rien, rien ne peut sortir » ?
Je repense alors à ce jeu avec mon frère, à ce système d’emboîtements, à ces matriochkas, ces poupées que l’on découvre une à une, jusqu’à cette dernière, cette première: celle qui ne s’ouvre pas. Une même question demeure. Celle de l’origine.
Qu’y a-t-il au commencement de nos actes, à la source de nos pensées ? De nos émotions ? De nos sentiments ? Qu’est-ce qui est au commencement d’un amour, d’un rêve ? Qu’est-ce qui est à la source d’une pulsion, d’un cri, d’une angoisse ?
Qu’est-ce qui est à la source d’une image ? Comment oser faire le pas dans ce noir que l’on ne parvient pas à nommer ? Car la lumière peut aveugler au point que l’essentiel s’y dérobe.
Qu’y a-t-il à la source de ces photographies ?
Au commencement, il y a cet impalpable. Il y a l’instinct. Un instinct puissant qui provoque le trac, les hauts-le-cœur, l’obsession, mais surtout, la certitude que quelque chose doit être accompli. L’angoisse, le feu qui vous traverse, l’audace. Le kaïros apparaît. Combien de fois n’a-t-il pas même été vu ? Combien de fois n’a-t-il fait que passer ? Attendre, guetter, flairer. Rester sur le qui-vive. La traque doit aboutir. Il n’y a ni jungle, ni forêt, ni savane. Il y a la rue, ceux et celles qu’on y croise. Le réel devient alors un immense jeu de pistes, un terrain de chasse propice. Croiser un être et savoir que c’est lui. Nous sommes proche de la vie pulsionnelle, sexuelle, amoureuse. Proches du flux sanguin, de la chair, du rêve.
Il n’y a plus de territoire, mais un espace qui s’ouvre à la fiction, ce nouveau lieu qui fait lien entre la rue et la nuit, cette nuit où les images apparaissent sans même que vous ne les ayez convoquées. Elles se mettent alors à vous habiter comme jamais, jusqu’à ce qu’elles parviennent à trouver une voie pour apparaître de manière tangible dans ce réel où l’œil (la camera) devra alors les distinguer, les reconnaître.
Ces images d’avant la photographie, sorties d’un fond immémorial, semblent ainsi attendre, en latence, l’heure de leur incarnation. C’est pourquoi certains décident de se faire leur agent et de s’inscrire ainsi dans la marche qui permet de dévoiler ces fantômes qui errent et vous hantent jusqu’à ce qu’ils aient enfin trouvé demeure plus accueillante que la nuit profonde de laquelle ils semblent émaner. La ligne du temps se courbe soudain jusqu’à se refermer sur elle-même pour former un cercle qui entre alors dans un mouvement qui n’est en aucun cas votre création, mais l’issue heureuse de cette tentative, sans cesse à renouveler: se mettre à l’unisson avec un rythme ancestral, celui d’un battement de cœur, d’un tambour ou d’un pas de danse.
Lorsque la collecte s’étoffe, un motif semble affleurer. Vous avez tissé des fils, vous en avez choisi la couleur. Mais en s’entrelaçant, ils forment une tapisserie dont, à l’origine, vous ignoriez le dessin. Lorsque celui-ci vous apparaît, il se met à vous murmurer une parole d’avant les mots. Cette connaissance que l’on croît neuve n’est en fait que l’écho du premier instinct, celui qui vous a fait choisir tel être plutôt qu’un autre, cette montagne, cette peau, ces yeux.
Cet écho, je l’imagine à son tour entraîné par la trajectoire du cercle pour rejoindre sa source, l’impalpable qui l’a enfanté.
Qu’y a-t-il à la source de ces photographies ?
La nuit.